Isabelle Regnier, Le Monde, Mercredi 26 avril 2006
Deux films très personnels, tous deux placés sous le double signe du silence et de l'ailleurs. Deux approches singulières d'un même média, ouvertes l'une comme l'autre à de multiples influences. Les deux films ne se ressemblent en rien sinon, mais ce faisceau de correspondances a poussé la structure de distribution Point Ligne Plan à les sortir ensemble, et à les préserver solidairement en leur garantissant de rester au moins quatre semaines, à raison d'une séance par jour, au cinéma L'Entrepôt, à Paris.

En apparence, le projet de Silenzio est très simple. L'auteur du film, Christian Merlhiot, a suivi sa fille, une préadolescente, au cours d'un voyage au Japon qu'elle a effectué en compagnie d'un garçon japonais de plusieurs années son aîné et avec qui elle ne partageait rien à l'origine, pas même quelques bribes de langage.
Presque toujours sans paroles, sauf pour une scène où la petite fille guide son aîné dans l'apprentissage de la lecture du français, les scènes filmées relatent des expériences d'une grande banalité : déambulations, repas, traversées en bateau, partie de ping-pong ou de crapette... Mais une étrange poésie se dégage de ce couple silencieux, qui tient beaucoup à la manière dont se construit entre eux, imperceptiblement, au fil des situations, une complicité délicate.
Posant sur eux un regard distant et tendre à la fois, Merlhiot les filme dans de longues séquences au cours desquelles il capte quelque chose de l'ordre de l'invisible, une vibration qui donne la mesure de l'épaisseur progressivement prise par leur relation.
Cadrée dans des plans souvent très composés, celle-ci prend corps à travers tout un faisceau de micro échanges de regards, d'informations, de gestes, dont on imagine qu'ils sont passés par le filtre d'une mise en scène, rejoués plusieurs fois, plutôt que purement documentaires. Et c'est justement cette petite dose d'artifice, que l'on devine à peine, qui fait toute la beauté, l'harmonie quasi musicale du film, et qui le rend au bout du compte réellement bouleversant.
Plus ouvertement formaliste, Celui qui aime a raison s'inscrit dans la lignée de Tous ont besoin d'amour, séduisant work in progress à la frontière des arts plastiques et de la danse, dans lequel Arnold Pasquier faisait évoluer des corps chantants dans des environnements urbains. L'auteur pousse ici sa proposition plus loin, en utilisant un dispositif de même nature, à Sao Paulo, pour mettre en scène une véritable fiction. Le film suit ainsi un couple d'hommes qui en rencontre un troisième, lequel bouleverse un temps leur équilibre avant de disparaître et de les pousser à trouver un nouvel équilibre. Mais, contrairement au film de Christian Merlhiot, où l'absence de parole procédait directement de la situation objective des personnages, elle apparaît ici trop artificielle pour porter pendant plus d'une heure la narration d'une fiction. Le parti pris a beau produire quelques belles scènes, il semblait mieux adapté à ses oeuvres plus purement chorégraphiques.

Silenzio. Film français de Christian Merlhiot avec Satô Kentarou, Lili Merlhio, Sâto Junichi, Sâto Noriko. (1h15.)

Celui qui aime a raison. Film français d'Arnold Pasquier avec Marcos Gallon, Osmar Zampieri, Walmir Pavam, Danilo Rabelo. (1h06.)
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